Masha Ivashintsova: Une photographe témoin de son temps

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Si aujourd’hui tous les photographes, ou amoureux de cet art, connaissent Viviane Meyer, il reste encore sans doute des milliers de kilomètres de pellicules, de témoin anonymes de leur temps, encore cachées dans des greniers. C’est aujourd’hui, le travail fabuleux d’une artiste russe décédée en l’an 2000, Masha Ivashintsova, qui est découvert.

Masha est né pendant la guerre, en 1942, à saint-petersburg, enfin Leningrad en ce temps là, ville capitale d’un empire déchu et grande rivale de Moscou d’un point de vue du fourmillement intellectuel.

Issu d’une famille aristocratique dont les biens ont été confisqués, elle fait des études de danse puis les hasards de la vie l’amènent à devenir critique de théâtre, bibliothécaire, assistante de vestiaire, garde de sécurité… Sa vie est tumultueuse dans le milieu underground russe. Elle connut trois amours avec des génies, le photographe Boris Smelov, le poète Viktor Krivouline fondateur de « la seconde culture »  et le linguiste Melvar Melkumyan. Ces 3 grands hommes ont eu un impact incroyable sur la vie de masha et façonnent sa vision du monde qui l’entoure.

Le poète victor Krivulin @Masha Ivashintsova
Le poète victor Krivulin @Masha Ivashintsova «Quand je suis seule avec Viktor, il semble que je ne puisse rien souhaiter de mieux. Peu importe ce qu’il dit. Il dit quelque chose et ses mots sont comme de l’eau fraîche revivifiante. J’entends quelque chose dans ma poitrine, je peux respirer à nouveau et je sens la vie sur le bout de la langue. Ses mots … Je nage dans eux comme un poisson dans l’eau et je sens que mon corps cède au courant – ses mots me portent loin ».

 

Masha se cache derrière le photographr Boris Smelov
Masha avec Boris Smelov. Leningrad, URSS, 1974. le 24 janvier 1998, elle écrit dans son journal:  «Borya Smelov est mort. Il est mort dans la rue, pas si loin de notre maison. Il a gelé à mort dehors. Il est mort. L’amour est parti. Aujourd’hui, nous avons eu un enterrement à côté du cimetière de l’église de Smolensky. Beaucoup de gens sont venus […]. J’embrassai le front sans vie de Borya. J’ai prié avec Vitya Krivulin. Je tenais une bougie, je tenais des fleurs, jetais une poignée de terre sur son cercueil. À la maison, après avoir parlé à Asya, J’ai tellement pleuré. Quelle perte terrible et amère ».
portrait du mari d'Ivashintsova, Melvar Melkumyan
portrait du mari d’Ivashintsova, Melvar Melkumyan, Moscou URSS 1987 @Masha Ivashintsova «Melvar est un enseignant inconnu, inaccessible, intouchable. À l’époque, il avait cet amour en lui et un désir de m’arracher à l’abomination de Saint-Pétersbourg, de ce marais de ville. Il m’a torturé avec sa volonté, m’a enfermé, a essayé de me briser avec ses mots. Je le haïssais. Mais à cause de mon impuissance intérieure, je ne pouvais pas faire un pas sans lui. Et, ayant fui, ayant été dehors, je suis retourné à mon «bourreau-enseignant», puis je l’ai quitté comme une vierge pure et sans péché, lui-même portant mes péchés ».

 

Masha photographie avec son leica IIIc (cadeau du photographe Boris Smelov) et son Rolleiflex, l’URSS de 1960 à 1999. Des photos en noir et blanc qui montrent une histoire soviétique (et post-soviétique) de l’intérieur. Des images de bonheur, des enfants, de familles, mais aussi de tristesse et de solitude. Des milliers de photos jamais développées, ni montrées.

Vologda, USSR, 1979 | Masha Ivashintsova
Vologda, URSS, 1979 @Masha Ivashintsova «Il y a beaucoup de vieux bois de Russie à Vologda. Tout cela est enraciné dans le passé, mais aussi devient le passé. Il est impossible de sauver cela pour l’avenir, alors au moins j’essaie de le capturer avec mon appareil photo ». 

 

Le monde intellectuel en ébullition dans lequel elle vivait, servie de catalyseur à sa production photographique, mais aussi l’a déchiré. Masha ne se croyait pas à la hauteur de ses hommes qui l’entouraient et vivait dans leurs ombres par conséquent elle n’a jamais montré ses travaux de photographe, ses journaux intimes et sa poésie à quiconque pendant sa vie. Toute cette production lui aura servi de béquille pour traverser la vie, mais restera pour elle, seulement pour elle. Même sa fille unique, Asya, qu’elle a eue avec Melvar Melkumyan, ne verra rien avant sa mort.

« J’ai aimé sans mémoire: n’est-ce pas une épigraphe du livre, qui n’existe pas? Je n’ai jamais eu de mémoire pour moi-même, mais toujours pour les autres. »– Masha Ivashintsova

En 1981, Masha est internée pour la première fois en hôpital psychiatrique, sans doute trop inadapté à un système soviétique n’acceptant pas les gens « hors normes ». Après une vie déchirée émotionnellement, elle meurt en 2000 à 58 ans emportant avec elle son histoire.

Leningrad, URSS, 1978 | Masha Ivashintsova
Leningrad, URSS, 1978 @Masha Ivashintsova 3 ans après cette photo, masha sera internée dans un hôpital psychiatrique, Asya, sa fille, y voit un avertissement , une sorte de prémonition photographique.

Cette histoire, et celle de son pays derrière le rideau de fer, surgirons à nouveau en 2017, lorsque sa fille découvre au grenier plus de 30 000 négatifs et films inédits, ainsi qu’un journal intime. Bien sûr Asya savait que sa mère prenait des photos et qu’elles se trouvaient dans une boîte quelque part, mais elle ne se doutait pas de l’ampleur de la découverte qu’elle allait faire.

 

Tbilissi, Géorgie, 1989 | Masha Ivashintsova
Tbilissi, Géorgie, 1989 @Masha Ivashintsova

Depuis Asya, son mari et deux amis de la famille scannent lentement les négatifs, découvrant chaque jour de nouveaux trésors qu’ils partagent sur le site internet et le compte instagram consacraient à Masha.

Leningrad, URSS, 1980 | Masha Ivashintsova
Leningrad, URSS, 1980 @Masha Ivashintsova Photo d’Asya prise pendant les quelques année où elle vécue avec sa mère à Leningrad ( elle passa une grande partie de son enfance avec son père à moscou)

 

Masha Ivashintsova Street Photography Russie
Moscou, URSS, 1987 @Masha Ivashintsova

L’Histoire et la photographie, valeur d’un témoignage

Attention, les éléments d'analyse ci-dessous, me sont personnels. ils ne reflètent pas la pensée de Masha Ivashintsova ou de sa fille Isya, mais juste ma sensibilité face à son travail

Masha Ivashintsova,nous offre ce qui aujourd’hui nous semble un témoignage d’une époque. Mais que pourrait-on déduire de ses images qui ne sont pas le reflet de l’Histoire, mais seulement les bribes d’une histoire ?

Masha avait, sans doute, besoin de prendre des photos, comme un besoin primaire (manger, respirer…), caché derrière un appareil photo elle appréhendait un monde difficile pour elle. Elle mettait ainsi à distance la réalité et ses émotions . Etre photographe, c’est être un spectateur actif du monde. L’appareil photo nous met en relation avec les autres, mais il nous protège aussi, mettant une barrière entre le photographe et le monde.

Elle n’a jamais pensé à partager ses images qui, pour elle, n’étaient pas un témoignage mais simplement sa vie. Masha n’a pas de  volonté politique dans ses photos, elle ne dénonce pas, mais elle raconte juste ce qui l’entoure. La somme des images forment une histoire qui raconte des rencontres, un pays, une époque vues par la photographe avec sa sensibilité et son vécu.

Le travail d’Asya, et de ceux qui l’entoure, me paraît d’autant plus compliqué que, outre la masse des photos à scanner, trier, diffuser, il faut choisir les images qui racontent l’histoire ( ou les histoires) de la photographe.

Le temps du photographe se décompose entre:

  • le geste photographique en lui-même, choisir/rencontrer le sujet, cadrer, c’est-à-dire faire une sélection du réel (ce que je veux voir ou ne pas voir) en fonction d’un message ou d’une sensibilité, et déclencher
  • la post-production, le tirage lui-même et surtout le choix des photos qui mériteront d’être diffusées. Le photographe Jean-Christophe Béchet dit à ce sujet qu’un photographe est un iceberg[…]qui ne présente qu’une infime partie de son travail, 99% de sa production restera la partie immergée que personne ne verra(1)

Or,Masha n’avait pas la volonté de montrer ces images, c’est donc à ses héritiers de comprendre sa démarche, de s’imprégner de sa vie et de choisir les photos qui seront les plus fidèles à l’histoire qu’elle aurait voulu raconter. Ils sont heureusement aidés dans ce choix par les carnets de notes qui accompagnaient les pellicules et qui les placent dans un contexte et un état d’esprit du moment. La responsabilité d’Asya est immense, elle doit montrer au monde le talent que sa mère ne s’accordait pas elle-même.

Nous ne verrons, sans doute, jamais les 30 000 photos prises par masha. Pour l’instant le nombre d’images diffusées sur le site ou sur instagram est très limité, et même si cela est frustrant pour ceux qui, comme moi,  aime déjà cette photographe, nous ne pouvons que nous en réjouir. C’est le signe du profond respect d’Asya pour le travail de sa mère.

J’espère que le travail de masha et de sa fille, vous inspirera pour que les photos que vous faites aient un sens pour vous et pour l’avenir.

Je remercie Asya et son équipe (particulièrement Ksenia) de leur accord pour la publication de cet article et l’utilisation des images de Masha Ivanshintsova qui m’accompagneront longtemps dans mon parcours de photographe.

 

(1) Jean-Christophe Béchet / Pauline Kasprzak « Petite philosophie pratique de la prise de vue photographique » (Créaphis edition)

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